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Entretien avec Serge Bouchardon

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ELR: Mr. Bouchardon vous enseignez et faites de la recherche en écriture numérique à l’Université de Technologie de Compiègne. Pouvez-vous nous raconter votre parcours professionnel ?

Bouchardon: J’ai eu une formation initiale en études littéraires (jusqu’à l’agrégation de Lettres modernes) à la Sorbonne. Puis j’ai eu une expérience dans l’industrie, pendant 6 ans (en France et aux Etats-Unis), en tant que chef de projet dans le domaine du multimédia éducatif. J’ai ensuite soutenu une thèse sur le « récit littéraire interactif », puis une habilitation à diriger des recherches sur « la valeur heuristique de la littérature numérique ». Je suis actuellement Professeur en sciences de la communication et Directeur du laboratoire COSTECH de sciences humaines et sociales de l’Université de Technologie de Compiègne. cfr. Recherche et Création;

ELR: En 2009 vous avez écrit un livre sur la littérature numérique : le récit interactif, sur la base des théories structuralistes de Genette. Quels sont les avantages et les limites de telles théories dans un contexte post-structuraliste et post-moderne ?

Bouchardon: C’est une question très pertinente. Plus personne ne se revendique du structuralisme aujourd’hui… Pourquoi mobiliser Genette ? Le travail extrêmement précis de Genette dans le domaine du récit a consisté notamment à développer des catégories, aussi bien concernant le point de vue, l’ordre que la vitesse dans le récit. En 2005 (même si le livre a été publié en 2009), j’ambitionnais à l’époque de faire un « Genette 2005 » montrant les acteurs du récit littéraire interactif redéployant tous les possibles poétiques, dans la matérialité d’une textualité particulière. On retrouvait le projet assez fou de la poétique de Genette : mettre à jour, à travers la gamme immense des écritures réelles, une grammaire des écritures possibles. Mais il faut bien avouer que les outils de Genette, s’ils restent opérationnels pour aborder les récits interactifs, sont insuffisants. Nous avons besoin de nouveaux outils d’analyse pour les écritures numériques. Et certainement également d’autres cadres théoriques, qui ne postulent pas l’homogénéité du donné mais supposent des formes d’émergence et de complexité. Le milieu de recherche dans lequel je baigne (le laboratoire COSTECH de l’Université de Compiègne) privilégie une posture constructiviste (notamment énactive) et interactionniste. Cela permet notamment de penser l’interactivité comme entre-deux de l’homme et de la technique et donc de se déprendre de leur opposition. Mais Je garde une volonté de ne pas être enfermé dans un paradigme et le désir de bricoler avec des approches parfois hétérogènes. Eviter de postuler l’homogénéité du donné, comme le faisaient les structuralistes, c’est aussi éviter de postuler l’homogénéité de la théorie, à savoir penser qu’une théorie pourrait tout expliquer. Ce bricolage conceptuel a d’ailleurs son correspondant dans un bricolage technique, dont le but n’est pas de figer l’observation, mais de faire advenir ce qui est observé. Dans ma démarche de chercheur, il est aussi important de faire pour comprendre que de comprendre pour faire. C’est pourquoi je suis aussi auteur de créations numériques…

ELR : Vous êtes auteur vous-même d’œuvres de littérature numérique. Entre 2007 et 2014 vous avez publié des œuvres comme Toucher, La Séparation et Déprise. Est-ce que la technologie interactive, hypertextuelle et multimédia change-t-elle radicalement la façon de lire ? Quels changements au niveau esthétique ?

Bouchardon: Oui, l’instrumentation de l’écriture et de la lecture par les technologies numériques transforme les pratiques d’écriture et de lecture. Concernant la lecture, on peut notamment parler d’une lecture gestualisée : le geste du lecteur contribue à la production du sens. Bien sûr, la rupture n’est pas aussi radicale qu’on pourrait le penser, et on peut parler souvent de réactivation ou de reconfiguration d’expériences qui ont existé sur d’autres supports, notamment le support imprimé. Au niveau esthétique, j’ai pu parler d’une « esthétique de la matérialité » (du texte, de l’interface, du support), pour aller contre l’idée d’une immatérialité des productions numériques. On peut avancer aussi une esthétique de la perte de prise : nombre d’œuvres de littérature numérique (et d’art numérique de façon plus générale) reposent sur un jeu entre prise et perte de prise pour le lecteur. Ou encore une esthétique de l’éphémère : l’instabilité et l’obsolescence des systèmes et des logiciels sont alors prises en compte par l’auteur, qui en joue et inscrit sa création dans une temporalité.

ELR: Quel est le statut de la littérature numérique dans le monde académique ? Y a-t-il une unité sur les thématiques et définitions que vous mentionnez dans cette vidéo ?

Bouchardon: En France, la littérature numérique commence à recevoir une forme de légitimité dans le monde académique, notamment avec la construction de parcours de formation spécifiques et la reconnaissance des travaux des chercheurs dans ce domaine. Les créations de littérature numérique sont encore très diverses et il est parfois difficile de percevoir une unité (mais c’est en même temps cela qui est intéressant, que les créations soient hétérogènes et que les frontières soient fluctuantes entre différents domaines). Si l’on peut parler d’un champ, il s’agit encore – et tant mieux, aussi bien du point de vue de la recherche que de la création – d’un champ expérimental.

ELR: Vous avez travaillé sur le projet PRECIP : Pratiques d’écriture interactive en Picardie. Quels sont les résultats de cette expérience ? Envisagez-vous d’autres projets ?

Bouchardon: Le projet de recherche PRECIP (PRatiques d’ECriture Interactive en Picardie) a proté sur l’écriture numérique en tant qu’objet d’enseignement. Ce projet faisait l’hypothèse que l’écriture numérique, dans ses différentes modalités (multimédia, interactive, collaborative), présente des spécificités et que l’on peut enseigner ces spécificités. D’un point de vue théorique, nous avons travaillé à un modèle pour appréhender l’écriture numérique. Ce modèle a fait l’objet de transpositions didactiques – en collaboration avec des enseignants – dans des modules pédagogiques sur l’écriture numérique. Ces modules ont été expérimentés sur différents terrains (enseignement secondaire, enseignement supérieur, Espaces Publics Numériques). Les élèves sont souvent des alphabétisés du numérique, mais ne sont pas forcément des lettrés du numérique. Un collégien qui blogue, qui twitte est – plus qu’un alphabétisé – un inséré du numérique, mais il n’est pas forcément un lettré du numérique, au sens où il ne comprend pas forcément le statut de la lettre numérique, tel le statut de la trace de l’écriture. Par exemple, il sait poser techniquement un lien hypertexte, mais ne maîtrise pas forcément la sémantique et la rhétorique du lien hypertexte. L’enjeu pédagogique est de faire émerger une littérature numérique, au-delà de l’alphabétisation classiquement prise en charge par les formations traditionnelles à l’utilisation des outils. La littérature numérique suppose non seulement une maîtrise des outils d’écriture mais elle requiert en outre une connaissance et une compréhension des possibles de l’écriture numérique. C’est ce que nous avons essayé de mettre en avant dans le projet PRECIP. La compréhension du numérique – et des possibles de l’écriture numérique – à laquelle sont sensibilisés les apprenants au cours des modules pédagogiques conduit à un niveau de conceptualisation de leur pratique, développant chez eux des éléments de littérature numérique transposables dans d’autres contextes de pratiques numériques.

A présent, je suis engagé dans d’autres projets, soit plus épistémologiques (sur les fameuses humanités numériques), soit impliquant une démarche de recherche et création (notamment dans le domaine de la poésie numérique).

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Written by ELR

April 4, 2015 at 7:29 am

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Entretien avec Jean-Pierre Balpe

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ELR: Mr. Balpe vous vous occupez de littérature numérique depuis les années 1980. Pouvez-vous nous raconter comment ça a commencé et les étapes plus signifiant de cet itinéraire?

Balpe: À l’origine une anecdote : alors que je m’intéressais déjà aux principes formels en littérature (mon premier travail de recherche portait sur Les formules épiques dans les Chansons de geste), je suis, en 1975, nommé professeur agrégé d’enseignement du français langue maternelle dans un établissement de formation de futurs professeurs de l’enseignement technique (École Normale Nationale d’Apprentissage). Par l’intermédiaire d’un Professeur de comptabilité, très fier de disposer un « ordinateur » et qui me défie de savoir m’en servir, je commence à m’affronter à cette machine, donc à l’algorithmique et à la programmation et me rend vite compte des potentialités littéraires de ce type d’approche. Cependant cette première machine était très rudimentaire plutôt proche d’une machine à calculer, par exemple l’écran n’avait qu’une seule ligne, très peu de mémoire et fonctionnait à partir d’un ruban magnétique ce qui rendait le processus de travail très long. Je me suis contenté d’y faire quelques essais, notamment autour des proverbes. Je n’ai pu aller plus loin qu’après 1980 avec la possibilité de travailler sur un MBC Alcyane, véritable premier micro-ordinateur. J’ai alors travaillé sur des ensembles de contes (16 puissance 6 contes de fée) dont malheureusement il ne reste comme trace qu’un petit conte bref, à la page 21 du numéro 95 d’Action Poétique (1984). Les premiers programmes qui ont été présentés au public ont été les Rengas créés (d’abord avec Jacques Roubaud, puis continués seuls, quelques exemples également dans le même numéro de revue) pour l’exposition Les Immatériaux au Centre Georges Pompidou (Paris, 1985). Ils subsistent très améliorés, attribués à un de mes hétéronymes, Germaine Proust (dans son site : http://meshaikus.canalblog.com/ ) et surtout de façon générative dans le générateur de Haïkus de mon site : http://www.balpe.name/Haikus-Germaine-Proust. Entre cette époque originelle et aujourd’hui se sont échelonnées de plus en plus de créations dont je ne peux donner ici la liste (cf. l’article à mon nom sur Wikipédia ou mon autre site http://poetiques.blogg.org/) qui m’ont amené à faire de plus en plus sortir la littérature du livre, bien sûr, mais aussi de l’écran pour en faire, comme dans ma dernière installation au Centre Culturel de Rencontre de Saint-Riquier un environnement sonore immersif.

ELR: Quelle est le statut académique et publique de la littérature numérique ? Est-ce qu’il y a une approbation de part des professeurs de littérature ou parmi les jeunes de la génération ainsi nommée de digital native?

Balpe: Ayant quitté l’Université depuis plus de dix ans, je ne saurais répondre avec précision à cette question. Cependant il me semble qu’il y a un certain frémissement notamment au travers d’associations comme ELO Electronic Literature Organization et de colloques qui tentent de faire émerger cette littérature dans l’enseignement universitaire. J’avoue que j’en suis un peu en marge n’ayant, moi-même, jamais enseigné ce champ car, au moment où j’enseignais à l’Université (1981-2003) il n’y avait encore que peu d’œuvres et j’aurais dû parler essentiellement de mon propre travail ce qui m’aurait mis dans un double statut d’observé-observateur qui me paraissait manquer d’objectivité scientifique. Je crains cependant qu’il y ait encore une coupure assez nette entre les enseignements de littérature « livre » et ceux de littérature digitale même si, avec l’abondance des documents en ligne, cet axe d’enseignements est tout à fait possible.

ELR: Vous était membre de l’Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs (A.L.A.M.O) un groupe d’écrivains et mathématiciens qui s’intéressait surtout sur les relations entre les contraintes littéraires et l’informatique. Si vous prenez la Twitterature (littérature sur Twitter) et les générateurs de poèmes comme exemples, pouvez-vous expliquer votre intérêt et fascination pour la contrainte dans la littérature?

Balpe: Péché de jeunesse. En 1972 j’entrais à la revue Action Poétique où se trouvait Jacques Roubaud et dont les amis étaient entre autres Georges Perec. J’aurais pu entrer alors à l’Oulipo même si je ne me situais pas tout à fait dans les mêmes perspectives. En 1981 l’idée vint à certains d’entre nous de créer une « branche » travaillant avec des ordinateurs : l’ALAMO (Atelier de Littérature Assisté par la Littérature et les Ordinateurs, en fait mauvais jeu de mot, simplement compréhensible en français, sur le nom d’un des fondateurs : Paul Braffort). Ce fut fait en 1982. En 1984 je dirigeais le n°95 de cette revue consacré à l’ALAMO 1985 puis eut lieu le colloque de Cerisy consacré à ce groupe où je me rendis clairement compte des divergences entre les conceptions de la plupart des membres de l’ALAMO et les miennes ce qui m’amena à démissionner de ce groupe en 1985. Je fis publier ensuite en 1992 le n°129/130 de la revue Action Poétique, intitulé « Littérature Informatique » et contenant une disquette du n° 3 de la revue Kaos (sponsorisée par l’entreprise éponyme que je venais de créer avec deux autres associés sur les traitements automatiques du langage). Ce n’est pas vraiment la contrainte en tant que telle qui m’intéresse. La notion oulipienne de contrainte me paraît en effet assez restrictive même si elle est bien adaptée à des jeux et, par conséquent, des ateliers d’écriture. Lorsque j’ai travaillé sur les contraintes formelles dans les récits épiques ce qui m’a intéressé, c’est que ces « contraintes » n’en étaient pas au sens oulipien mais qu’elles étaient plutôt ce que j’appellerais des « moteurs de génération », c’est-à-dire qu’elles permettaient à l’improvisateur, en faisant des pauses d’invention, de relancer ses possibilités d’écriture. L’algorithmique est une contrainte en ce sens. Programmer un texte c’est regarder comment fonctionne l’esprit d’un usager du langage. Dans ce cas cet usager particulier qu’est un écrivain et essayer de transférer cette puissance à un automate. Autrement dit d’imaginer une littérature adaptée à l’informatique et non l’inverse. Ce qui m’intéresse c’est d’être un écrivain dans un monde informatique. Par exemple que faire de la littérature si on imagine un monde sans papier, un monde d’écrans, quel type d’écriture — poétique, romanesque — est adaptée à ce medium qui implique couleur, mouvement, etc… De plus que faire de la littérature si l’on pense qu’avec les technologies actuelles les écrans sont de plus en plus virtuels et que tout peut devenir écran ? D’où mes recherches du côté des spectacles, des installations, etc…

ELR: Vous avez été directeur du département hypermédia et codirecteur du Centre Interdisciplinaire de Recherches en Esthétiques Numériques à Paris. Quelle est votre concept de l’esthétique des œuvres de littérature numérique ? Pouvez-vous faire une comparaison avec la littérature imprimée?

Balpe: Oui, et aussi du CITU (Centre International Transdisciplinaire Universitaire)… L’esthétique est un problème purement subjectif. Il y a donc autant d’esthétiques potentielles que de créateurs que ce soit dans un univers numérique ou autre. Les réalisations actuelles le montrent bien car il n’y pas la même esthétique chez Jorg Piringer, Alexandra Saemmer, Philippe Bootz et moi, par exemple, pour n’en citer que quelques uns. Je dirai que ce champ est beaucoup plus ouvert que dans le domaine de la littérature imprimée dont les possibilités techniques, esthétiques, etc… sont fortement limitées par le papier et le livre. Le roman, par exemple, est devenu un domaine relativement fermé en ce sens et tend à tourner en rond sur lui-même.

ELR: Quelle sont selon vous les prérogatives et les questions cruciales de la littérature numérique pour le future?

Balpe: Vaste question… Je n’en sais rien, je ne suis pas un gourou. J’essaie de m’affronter personnellement aux questions techniques, esthétiques, littéraires que me pose l’informatique et d’exploiter les possibilités neuves qu’elle me propose. La littérature numérique n’est pas, sur le plan de la littérarité, très différente de la littérature imprimée. La question est toujours l’intérêt d’un public possible pour ces formes de création. Ce que je constate c’est que je suis considéré au moins autant comme un artiste d’installations que comme un écrivain. L’informatique est une machine universelle au sens de Türing et la séparation entre les diverses modalités d’expression n’y a en effet plus cours. L’écran, par exemple, oblige à penser à la fois texte-image-mouvement-couleurs-temps, etc… donc à emprunter aux arts plastiques, au cinéma. On ne devrait peut-être plus parler de littérature numérique mais d’utilisation littéraire de l’art multimédia.

Written by ELR

March 27, 2015 at 2:29 pm

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